Les origines de Noël et les transformations religieuses de l’Antiquité tardive
C’est à Rome, au IVe siècle, que la célébration de la fête de Noël, le 25 décembre, est attestée pour la première fois. Il s’agit alors de fêter le jour anniversaire de la naissance du Christ. Depuis le XIXe siècle, deux théories s’affrontent sur les origines de Noël, dépeint tantôt comme une fête païenne christianisée, tantôt comme une célébration résultant de spéculations théologiques et de calculs calendaires chrétiens. Comment les recherches récentes sur les religions de l’Antiquité tardive et le culte de Sol Invictus (le Soleil Invaincu) peuvent-ils apporter une contribution à cette question disputée ?
Publié le 17 déc. 2025 Lecture 6 min.
La première attestation d’une célébration de Noël au IVe siècle
Des premières célébrations de Noël, on ne connait pas grand-chose. L’attestation la plus ancienne figure dans le Chronographe de 354, une sorte d’almanach recensant fêtes chrétiennes et païennes pour la ville de Rome. En tête d’une liste des fêtes anniversaires des martyrs, était mentionnée pour le 25 décembre la naissance de Jésus à Bethléem en Judée. Une cérémonie chrétienne particulière était donc célébrée le 25 décembre, en lien avec la naissance de Jésus, dans les années 330.
Aux siècles précédents, les chrétiens célébraient Pâques (qui correspondait à la résurrection du Christ) et, dans les communautés orientales, l’Épiphanie (première apparition du Christ, recevant l’hommage des mages venus d’Orient), le 6 janvier. Cette pratique romaine consistant à célébrer la naissance (natalis) du Christ est donc alors une nouveauté. Au cours du IVe siècle, les fêtes de Noël (Nativité du Christ) et de l’Épiphanie sont progressivement adoptées par les Églises de tout l’Empire romain.
Noël, une célébration chrétienne inspirée par une fête païenne en l’honneur du Soleil ?
À la suite notamment des propositions de l’allemand Hermann Usener, de nombreux savants ont estimé que la naissance du Christ avait été positionnée au même moment que des festivités célébrées en l’honneur du dieu Sol Invictus (le Soleil invaincu), au moment du solstice d’hiver. Ces fêtes auraient été instaurées en 274 par l’empereur Aurélien, en même temps qu’il faisait édifier à Rome un temple pour le Soleil Invaincu, son protecteur, après l’avoir emporté sur la reine de Palmyre Zénobie. La fête de Noël aurait donc été inspirée par une fête païenne, ou même créée pour contrer cette célébration en l’honneur de Sol Invictus, trop populaire. Cette théorie a rencontré un bon accueil et circule largement.
Noël, une fête placée le 25 décembre par des réflexions théologiques et des calculs érudits ?
Mais selon une autre hypothèse, d’abord avancée par le savant allemand Ferdinand Piper, en 1856, puis par le cardinal Louis Duchesne, en 1889, la date de naissance de Jésus a été fixée le 25 décembre à partir de la date présumée de sa mort. Pour ces chrétiens érudits attentifs à la valeur symbolique des nombres, la présence du Christ sur terre devait correspondre à un nombre entier d’années, toute fraction constituant une forme d’imperfection. La mort du Christ et le point de départ de l’Incarnation (naissance ou conception) devaient donc avoir eu lieu le même jour. Parmi les différentes dates proposées pour la crucifixion, la date du 25 mars était la plus généralement admise par les auteurs anciens. Or, entre le 25 mars, jour présumé de la mort et de la conception du Christ, et le 25 décembre, l’intervalle est tout juste de 9 mois.
La question de l’origine de Noël et les recherches récentes
Ces calculs des érudits chrétiens ont été reconstitués par les historiens modernes à partir d’indices dispersés, mais aucune source ancienne n’expose leur raisonnement. Avec ses enchaînements de calculs, cette théorie complexe a pu être jugée artificielle. Elle ne s’est pas imposée.
La théorie de l’origine païenne de Noël a rencontré un plus large succès. Elle a pour elle une certaine simplicité (les chrétiens auraient copié les païens, ou se seraient inspiré d’eux). Mais elle s’enracine dans des théories héritées du XIXe siècle, largement diffusées au XXe siècle. Voici le cadre interprétatif dans lequel s’inscrit la théorie de l’origine païenne de Noël.
Au IIIe siècle, les cultes polythéistes de l’Empire romain auraient développé des tendances monothéistes. En particulier, Sol Invictus, le Soleil Invaincu, rapproché parfois du dieu Mithra, serait devenu le grand dieu protecteur de l’Empire sous le règne d’Aurélien (270-275). Ces divinités, estimait-on, constituent alors des concurrents sérieux pour le Dieu des chrétiens. Après la conversion de l’empereur Constantin au christianisme, ces mêmes chrétiens auraient entrepris de capter ou de contrecarrer le dynamisme religieux des cultes traditionnels, en christianisant les fêtes et les lieux de culte des païens, faisant par exemple d’une fête solaire du solstice d’hiver une célébration de la Nativité du Christ.
Ces éléments ont été largement révisés par les recherches récentes sur les religions de l’Antiquité tardive. Tout d’abord, l’existence à Rome d’une grande fête du Soleil Invaincu célébrée le 25 décembre, souvent présentée comme une évidence, n’est pas solidement établie. Dans les calendriers religieux romains anciens, une telle fête est absente, et les fêtes consacrées au Soleil ne correspondent pas à des moments astronomiques particuliers. La célébration du solstice d’hiver n’avait donc pas à Rome l’importance qu’on a voulu lui donner. Il faut attendre le Chronographe de 354 pour qu’apparaisse une fête le 25 décembre, dans une courte mention (N cm XXX, soit, une fois les abréviations développées et traduites : « Naissance d’Invictus : 30 courses de chars »). Cette mention soulève cependant des problèmes soulignés notamment par Steven Hijmans : le nombre de courses, inhabituel ; l’absence de sacrifices ; l’absence d’une mention explicite du Soleil (puisqu’il est seulement question d’Invictus, et non de Sol Invictus). Ces anomalies ont même fait soupçonner un ajout tardif au texte transmis par les manuscrits du Chronographe.
Ensuite, l’hypothèse selon laquelle Noël s’inspire d’une fête païenne solaire suppose que la fête en question ait occupé à Rome une position particulièrement remarquable. Dans les travaux plus anciens, l’affirmation des divinités solaires comme Sol Invictus (ou Mithra) s’inscrivait dans une évolution menant au monothéisme. Cette divinité n’était pas unique, mais surplombait les autres dieux et se voyait attribuer une grande importance. Des recherches récentes ont remis en cause cet évolutionnisme religieux, sous-tendu par des conceptions chrétiennes. Elles analysent désormais les cultes de Sol Invictus ou de Mithra comme des cultes parmi d’autres au sein d’un système religieux polythéiste. Elles tendent ainsi à réviser l’importance des cultes solaires, du même coup moins susceptibles d’avoir inspiré la fête chrétienne du 25 décembre.
Enfin, l’idée d’une célébration inspirée d’une fête païenne particulièrement importante, voire établie pour la contrer, cadre mal avec l’atmosphère religieuse des premières décennies du IVe siècle. Les adeptes des dieux traditionnels romains demeurent en effet majoritaires dans la population de l’Empire, bien longtemps après que l’empereur Constantin (306-337) s’est converti au christianisme (vers 312). Les chrétiens disposent alors de leurs propres fêtes et lieux de culte. Ils se tiennent à l’écart des rites et lieux de culte païens qu’ils jugent pollués par les démons. L’idée d’installer une église à l’emplacement d’un temple, ou une fête chrétienne à l’emplacement d’une fête païenne, apparaît beaucoup plus tardivement.
Conclusion
À l’heure actuelle, dans l’historiographie, le débat sur l’origine de Noël n’est pas définitivement tranché. Parmi les non-spécialistes, la consultation d’internet fait prioritairement apparaître l’hypothèse d’une origine païenne de Noël. La théorie fondée sur les calculs, plus complexe, ne bénéficie pas de la même visibilité en ligne. Mais malgré sa notoriété, l’hypothèse faisant de Noël une fête païenne christianisée a été élaborée dans un cadre interprétatif désormais largement remis en cause. Elle se trouve pour cette raison considérablement affaiblie. À l’inverse, la théorie selon laquelle des calculs et une réflexion théologique spécifiques aux chrétiens serait à l’origine de la célébration de la naissance du Christ le 25 décembre correspond mieux aux évolutions récentes de la recherche sur les religions de l’Antiquité tardive.


