Faune & Montagne

Comment les grands mammifères de montagne font-ils pour survivre à l’hiver ?

Anne Loison est directrice de recherche CNRS au Laboratoire d’Ecologie Alpine. Elle étudie le comportement et la dynamique des grands mammifères face aux changements du climat et des activités humaines, notamment grâce à la capture et le marquage d’individus par GPS et colliers visuels, permettant un suivi sur le long terme. Comprendre la dynamique de la biodiversité passe par l'étude des réponses différentes des espèces, populations, individus aux fluctuations environnementales.

Publié le 17 déc. 2025

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Tristan Mary

Une question d’équilibres

Le comportement animal est une question de compromis : il faut gagner de l’énergie en mangeant, mais accepter d'en dépenser pour se déplacer, tout en évitant les risques pour ne pas finir mangé (ou dérangé). L’hiver en montagne se caractérise par la pénurie de ressources alimentaires pour les mammifères herbivores (chamois, cerf, chevreuil, bouquetin) et par la présence de neige, à des altitudes moyennes à hautes. A cette saison, les gains d’énergie sont donc très faibles, alors que les dépenses énergétiques, liées à la thermorégulation ou au déplacement, surtout dans la neige, sont élevées. Toutes les espèces adoptent-elles les mêmes tactiques comportementales en hiver (descendre en forêt ou dans les vallées pour éviter la neige, rester en face sud pour être au soleil) ? Nos études, qui reposent sur l’analyse des données de localisation des animaux par colliers GPS, montrent que ce n’est pas le cas !

Des stratégies hivernales contrastées

Dès les premières neiges, les bouquetins quittent les hauts pâturages et les crêtes pour rejoindre les pentes sud déneigées, où ils se nourrissent de maigres végétaux. Malgré le froid intense et la neige de Noel à mi-janvier, les mâles parcourent jusqu’à 10 km pour rejoindre les femelles car c’est la période de rut pour cette espèce. Les plus imposants dominent alors les reproductions. Pour survivre au reste de l'hiver, ils ralentissent leur métabolisme (rythme cardiaque et température en baisse), mais perdent tout de même près de 30 % de leur poids en attendant le printemps.

Quant au chamois, il est bien équipé pour la neige, car il a une membrane entre ses sabots qui lui sert de raquette à neige intégrée. Comme le bouquetin, certains utilisent plutôt les faces sud, et surtout, les falaises ou pentes herbeuses dégagées par les avalanches, mais il n’y a pas de migration systématique vers les basses altitudes. Les mâles de chamois aussi commenceront l’hiver après une période de rut (mi-décembre) qui les aura épuisés. Cependant, à moins d’hivers exceptionnels, pour les adultes de ces deux espèces, ce n’est pas tant la rigueur de l’hiver qui influence leur survie que les réserves de graisse qu’ils auront réussi à se constituer du printemps à l’automne. C’est une autre histoire pour leurs petits : seule la moitié aux deux tiers d’entre eux passera l’hiver, n’ayant pas autant de réserves graisseuses que leurs aînés. 

Les chevreuils ont un comportement et une physiologie tout autre : leur pattes fines et fragiles, leur sabot sans membrane, les rendent peu à l’aise dans la neige où ils s’épuisent rapidement. En outre, ils ne se constituent pratiquement pas de réserves de graisse. Alors comment survivent-ils à l’hiver ? Ils possèdent heureusement une autre capacité, celle de se nourrir de bourgeons nutritifs, de feuilles vertes en hiver (ronce, lierre), qu’ils sont capables de digérer malgré leur forte teneur en tanins… ils ont un estomac à tout épreuve. La diminution de la couverture neigeuse de ces dernières années leur est donc favorable !

Le cerf, bien plus grand, craint moins la neige. Il partage avec le chevreuil une certaine capacité à digérer les ressources ligneuses encore présentes en hiver, et évite la neige en utilisant les forêts et les vallées. A part le chevreuil dont le poids varie peu au cours de l’année, toutes ces espèces finiront l’hiver bien amaigries, et commenceront, dès le printemps, à reconstituer leurs réserves pour l’hiver suivant. Les femelles, dans le même temps, allaiteront leurs petits. Au final, leur survie, et en partie celle de leur rejeton, dépendra donc des conditions printanières et estivales.

Une question ouverte à l’épreuve du changement climatique
Dans un contexte de changement climatique, qui conduit l’enneigement à durer moins longtemps, les hivers sont moins rigoureux pour les mammifères de montagne. Vont-ils pour autant mieux survivre ? Pour les chevreuils et les petits de toutes les espèces, surement, mais pour les adultes, rien n’est moins sûr, … car les printemps plus précoces et les étés plus chauds ont pour conséquence une baisse de la qualité alimentaire pile au moment où leurs besoins énergétiques sont les plus forts. Nos études sur le long terme du comportement et de la survie des animaux vont nous permettent de mieux comprendre si les changements climatiques sont une bonne, ou une mauvaise nouvelle, pour les différentes espèces de grands mammifères de montagne. En tous cas, la réponse n’est pas simple…