Énergie et conditions de vie

Sortir durablement de la précarité énergétique : un défi social et climatique

La précarité énergétique touche aujourd’hui plusieurs millions de ménages en Europe. À l’heure où les prix de l’énergie demeurent élevés et où les politiques climatiques s’intensifient, comprendre les ressorts de la précarité énergétique est essentiel pour concevoir des réponses efficaces, socialement justes et alignées avec les objectifs climatiques. Propos de Dorothée Charlier, professeure d’économie à l’Université Savoie Mont Blanc et spécialiste de la précarité énergétique. Elle s’intéresse depuis plus de quinze ans aux mécanismes qui enferment certains ménages dans des logements mal isolés, coûteux et inconfortables.

Publié le 17 déc. 2025

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Comprendre les ressorts d’une précarité devenue structurelle 

Selon la Commission européenne, 34 millions d’Européens déclarent ne pas pouvoir chauffer correctement leur logement. C’est un phénomène particulièrement marqué dans les régions les plus froides et dans les logements anciens. En France, les données révèlent que la précarité énergétique résulte de la combinaison de trois facteurs*1 :  

  • Des revenus insuffisants 

  • Des prix de l’énergie élevés 

  • Des logements trop énergivores.  

L’ampleur du phénomène d’auto restriction — longtemps restée invisible — se confirme également : 37 % des personnes ayant eu froid déclarent avoir limité leur chauffage pour des raisons financières Cette pratique fragilise le confort thermique, a des conséquences sanitaires et accentue les inégalités, comme le montrent plusieurs travaux de recherche. *2 

Une autre tendance préoccupante émerge : la précarité énergétique estivale, liée aux vagues de chaleur. Les mêmes déterminants fragilisent désormais les ménages en hiver comme en été. 

Sortir des approches partielles : penser la précarité énergétique dans toute sa complexité

Les approches classiques de mesure de la précarité énergétique s’appuient principalement sur les dépenses ou sur un seuil de revenu. Elles permettent d’identifier une partie des ménages en difficulté, mais laissent de côté de nombreux cas invisibles. C’est le cas notamment de celles et ceux qui restreignent volontairement leur chauffage pour limiter leur facture. 

Longtemps sous-estimée dans les données, cette pratique de sous-chauffage contraint est désormais mieux documentée.  

La précarité énergétique ne peut donc pas être assimilée à la seule pauvreté monétaire. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel, qui combine : 

  • les conditions de vie et de confort (température intérieure, humidité, ventilation, ressenti thermique) ; 

  • l’efficacité énergétique du logement (isolation, équipements de chauffage ou de rafraîchissement, étage, exposition) ; 

  • la contrainte budgétaire réelle (revenu disponible, composition du foyer, charges fixes) ; 

  • et surtout, les comportements de restriction ou d’adaptation, qui traduisent les arbitrages quotidiens entre se chauffer, se rafraîchir, ou préserver son budget. 

Ces dimensions renvoient à ce que la littérature qualifie de vulnérabilité énergétique : une fragilité structurelle face aux conditions de logement et aux variations de prix. Elle peut entraîner un inconfort durable, des risques sanitaires (pathologies respiratoires, troubles cardio-vasculaires) ou psychosociaux, comme l’anxiété thermique, le renoncement, ou la peur de factures trop élevées. 

Un résultat particulièrement significatif, mis en évidence par plusieurs recherches *3, montre que les ménages les plus précaires réagissent plus fortement aux hausses de prix de l’énergie. Pour faire face, ils réduisent leur consommation, parfois en deçà du seuil de confort acceptable, ce qui renforce les risques associés à l’inconfort thermique chronique. 

La même logique s’observe désormais en été. Selon l’ONPE, 49 % des ménages ont souffert de la chaleur en 2025, un niveau record. Parmi eux, les populations modestes sont les plus exposées : 37 % des ménages dont le revenu est inférieur à 1 000 € par mois déclarent souffrir de la chaleur à leur domicile. L’absence d’équipements de rafraîchissement, la ventilation insuffisante ou l’impossibilité d’adapter le logement accentuent les inégalités. Ce sont souvent les mêmes ménages qui cumulent précarité hivernale et précarité estivale. 

Une réponse à plusieurs niveaux 

Le premier levier repose sur l’amélioration de la performance énergétique des logements : rénovation thermique, meilleure isolation, remplacement des équipements. Il s’agit là d’une réponse structurelle, à condition que les actions soient orientées vers les ménages réellement vulnérables. Sans ciblage, les aides risquent de bénéficier surtout aux foyers déjà bien informés ou accompagnés. 

Le deuxième levier vise à renforcer les dispositifs de protection et d’accompagnement : aides financières plus lisibles, diffusion de gestes de maîtrise de l’énergie, soutien aux stratégies d’adaptation estivale (protections solaires, ventilation naturelle, solutions de rafraîchissement). 

Enfin, l’efficacité de ces mesures dépend de leur articulation avec les politiques climatiques et sociales. Lutter contre la précarité énergétique revient à garantir des conditions de vie dignes face au changement climatique

Penser la précarité énergétique comme un enjeu global 

La précarité énergétique ne peut plus être envisagée comme un simple manque de ressources pour payer sa facture d’électricité ou de gaz. 
Elle traduit aujourd’hui un déséquilibre plus profond : celui des conditions de vie dans un contexte de changement climatique accéléré. Elle touche à la fois l’inconfort hivernal, l’exposition à la chaleur estivale, et la capacité d’adaptation des ménages aux aléas climatiques de plus en plus fréquents. 

Les évolutions tarifaires engagées en France — avec l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs réglementés de vente d’électricité — pourraient encore accentuer les inégalités. 
Même si les prévisions de la Commission de régulation de l’énergie annoncent une relative stabilité des prix en 2026, l’incertitude demeure : fiscalité énergétique, fluctuations du marché, évolution des dispositifs d’aide. Les ménages précaires, déjà plus sensibles aux variations tarifaires, risquent d’être particulièrement exposés

 

*1 : source : Observatoire National de la Précarité Énergétique (ONPE) 

*2Charlier, 2021 ; Charlier & Legendre, 2022, 2024). 

*3Charlier & Kahouli, 2019