Science et conservation 

Ice & Life : protéger les glaciers et les écosystèmes

Dans les Alpes françaises, les glaciers ont perdu plus de 60% de leur surface depuis 1850 et pourraient totalement disparaitre d'ici à 2100. Au-delà de ce constat renversant, c'est un bouleversement majeur pour les territoires de montagnes avec entres autres la raréfaction estivale de la ressource en eau et l'apparition de nouveaux écosystèmes dans les zones libérées des glaces. Le projet Ice & Life, mêlant recherche scientifique, plaidoyer juridique et action territoriale, agit afin de mieux comprendre, faire connaître et protéger ces nouveaux espaces.

Publié le 23 févr. | Mis à jour le 24 févr.

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Il est désormais bien connu que le réchauffement climatique initié par l'homme entraine avec lui la disparition des glaciers et calottes glaciaires à l'échelle planétaire. En revanche, les enjeux écologiques associés sont souvent méconnus, ou plutôt difficiles à relier avec l'habitabilité de nos territoires. Les marges glaciaires, zones autrefois sous la glace, voient pourtant depuis le début de l'ère industrielle (1850) la naissance de nouveaux écosystèmes terrestres, de nouveaux lacs, appelés écosystèmes postglaciaires. Ces zones offrent à la fois de nouveaux refuges pour la biodiversité ainsi que de multiples services (accès à l'eau douce, stockage de carbone) crucial pour la résilience future des territoires de montagnes.  

Dans le cadre du projet Ice & Life, soutenu par la fondation USMB dès ses débuts, l'idée est née de caractériser objectivement ce bouleversement méconnu en cartographiant ces écosystèmes postglaciaires à l'échelle des Alpes Européenne. Ce projet s’est concrétisé grâce au soutien continu de la Fondation USMB et à la collaboration des membres historiques du projet Ice & Life, dont les laboratoires de l’université Savoie Mont Blanc, CARRTEL1 et EDYTEM2, ainsi que marge sauvage, l’INRAE de Lyon, l’ETH de Zurich et l’Université de Bern.

CARRRTEL1 Centre Alpin de Recherche sur les réseaux trophiques et écosystèmes limniques 

EDYTEM2 : laboratoire Environnements Dynamiques et Territoires de Montagne 

Illustration de l'étendu des glaciers en 1850 (contours noirs) et des écosystèmes postglaciaires en 2020 (zones colorées), dans la région du glacier du Rhône - Suisse.

Illustration de l'étendu des glaciers en 1850 (contours noirs) et des écosystèmes postglaciaires en 2020 (zones colorées), dans la région du glacier du Rhône - Suisse.

Google Satellite

Grâce à l'utilisation de données satellites de l'Agence Spatiale Européenne et de l'utilisation d'algorithme d'intelligence artificielle, les chercheurs ont produit une cartographie des écosystèmes postglaciaires sur l'ensemble des Alpes Européennes a une résolution de 20 mètres. Cette cartographie, moins précise dans la caractérisation des espèces que peut l'être des campagnes de terrain, est cependant l'unique moyen d'obtenir un inventaire à large échelle des zones rocheuses, des prairies alpines, des landes (myrtilles, genévriers), des forêts, ou encore des lacs apparus dans les marges glaciaires Alpines depuis 1850.  

Ce sont ainsi 2500 km² de territoire désenglacé qui ont été cartographié, soit l'équivalent de plus de la moitié du département de la Haute-Savoie. En 175 ans, ce sont plus de 150 km² qui ont été recouvert par de la végétation, principalement des pelouses alpines (100 km²) et localement des forêts (11 km²) comme dans le massif du Mont-Blanc. Ce sont également plus de 700 lacs qui sont apparus, pour une surface de 15 km², soit presque la moitié du lac d'Annecy. L'équipe d'Ice & Life a ainsi pu montrer que ces lacs contiennent seulement 0.1% du volume d'eau perdu par les glaciers depuis 1850. Dans un contexte de réchauffement climatique et d'accroissement de la demande en eau, ces chiffres éclairent sur la nécessité d'anticiper la gestion de ces espaces postglaciaires.

À peine émergeant à l'échelle des temps humains, ces zones sont pourtant déjà exploitées et menacées par de nombreuses activités socio-économiques. Grâce à des données en libre accès, l'équipe de scientifique a pu inventorier les stations de skis ainsi que les barrages hydroélectriques ayant une empreinte sur les glaciers et marges glaciaires. Le constat est saisissant : l'équivalent de 535 km de pistes damées, 210 km de remontées mécaniques (un aller simple en télésiège entre Bourg Saint Maurice et Nice), pour 52 stations de skis, sont localisés sur des marges glaciaires et des glaciers à l'échelle des Alpes Européennes. Quant à l'industrie hydroélectrique, c'est en Suisse qu'elle est la plus développée, avec pas moins de 14 barrages qui ont ennoyés, totalement ou en partie, des marges glaciaires, voir des glaciers.

Dans une démarche ouverte et novatrice, l'association marge sauvage, coordinatrice du projet Ice & Life, s'est saisi de ces données pour ouvrir le dialogue avec les gestionnaires des parcs nationaux, les mairies, ainsi que le ministère de la transition écologique pour inventer les futures politiques de gestion et de préservation de ces zones glaciaires et postglaciaires. C'est ainsi qu'est née une nouvelle aire protégée dans le massif du Mont-Blanc, à l'Aiguille des Glaciers, sur la commune de Bourg Saint Maurice, à la suite d'une concertation citoyenne impliquant acteurs du territoire, mairie et enfants de la commune. 

Les projets de cette équipe ne s'arrêtent pas là, un nouveau partenariat avec une équipe de recherche de l'Université de Milan a récemment vu le jour. Ce projet, Prioritice, a pour but de prédire les trajectoires futures des écosystèmes postglaciaires terrestres afin d'éclairer les priorités de conservation à l'échelle mondiale. Ces nouvelles données scientifiques permettront d'alimenter objectivement les débats porter par le projet Ice & Life, actuellement en discussion avec de nouveaux territoires alpins pour mettre en place conjointement des politiques de gestion des zones glaciaires et marges glaciaires. Ces démarches devraient contribuer à sensibiliser à la nécessité de protéger ces milieux, comme l’avait annoncé le gouvernement Français dans sa Stratégie Nationale pour la Biodiversité et sa volonté de placer tous les glaciers et écosystèmes postglaciaires sous protection forte d’ici 2030. Ceci fait également écho à l’internationale avec l’adoption d’une motion par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN) en faveur de la protection des glaciers et écosystèmes postglaciaires.